Feb 28, 2011

Piraterie et mafia (suite), par Philippe Véry

Le message qui suit fait suite à ce précédent échange


Vous dites que l’organisation pirate agit sur un territoire émergent où l’Etat n’a pas encore imposé ses normes. S’il est vrai que la mafia est née sur des territoires physiques existants,  elle est capable d’explorer des « territoires » non réglementés, mais en passe de l’être : par exemple la contrefaçon, qui peut rapporter gros, mais surtout qui est bien moins risquée que le trafic de drogues.  Certains pays ont adoptés des lois interdisant la contrefaçon (défense des droits de propriété), d’autres ne l’ont pas fait ou pas encore fait.  En découle une question : peut-on considérer la contrefaçon, aujourd’hui largement maîtrisée par les organisations mafieuses, comme une zone grise du capitalisme ?
 Si la réponse est oui, la mafia pourrait donc jouer, sur certains territoires, le rôle de l’organisation pirate (illégitime plus qu’illégale), sans pourtant en avoir les caractéristiques pures (pas de contestation publique de l’Etat, pas de revendication d’une normalisation alternative).
Ce point me conduit à formuler un commentaire complémentaire.

Je pense que le rapport entre mafia et capitalisme dépend de l’ancrage théorique choisi.  Il y a en effet 2 approches distinctes, sinon opposées, à propos de l’émergence du phénomène mafieux (lire à ce propos le stimulant article de Didier Lebert et Carlo Vercellone paru dans Illusio, No6/7, Printemps 2010).
L’analyse la plus courante est  tirée de l’économie politique classique : l’Etat possède le monopole de la violence légitime, donc la Mafia agit de façon incompatible avec l’éthique du capitalisme et les normes de comportement acceptables par le marché et l’Etat, qui sont les garants des droits de propriété issus du travail. Selon cette vision, la naissance de la première Mafia Italienne dans le Mezzogiorno est le produit de l’absence de l’Etat ou de son incapacité à garantir les droits de propriété et à soustraire la violence de la production et des échanges marchands.
L’analyse alternative est inspirée de Braudel qui considérait que le capitalisme se caractérisait – voire se manifestait - par une violation systématique des lois du marché par les acteurs les plus puissants. Selon ses tenants, la Mafia est née parmi les propriétaires terriens de la région, les puissants qui se sont appropriés de force les terres suite à la fin du régime féodal (conquête des droits de propriété). La légitimation de cette appropriation par l’Etat, combinée au refus de mettre en place une véritable réforme agraire, entraîna une révolte des paysans dans les années  1860, paysans qui se tournèrent en dernier recours vers les puissants de la région, seuls médiateurs possibles avec la force opposée et seuls pouvoirs de régulation des échanges marchands dans la région. Autrement dit, la Mafia, née parmi ces propriétaires, a bénéficié du soutien de l’Etat. En corollaire, les partisans de cette seconde perspective défendent l’idée que la mafia n’est pas née du contrôle de trafics illicites, mais est née au sein même de l’économie légale.
Selon la première perspective, la mafia se serait développée en période de faiblesse étatique, comme vous le suggériez. En revanche, selon la seconde perspective, la mafia a proliféré lorsque l’Etat italien s’est affirmé comme une puissance souveraine, à l’instar du développement de toute organisation-pirate. Ces visions alternatives aboutissent donc à des conclusions radicalement différentes sur le lien entre le développement mafieux et la puissance de l’Etat.
Finalement, quel que soit ce lien, on notera que la Mafia tend à se nourrir grâce à l’existence d’un système capitaliste, qu’elle ne cherche pas volontairement à remettre en cause. Elle cherche plutôt à profiter des normes existantes et, le cas échéant, à s’engouffrer de façon opportuniste dans les  brèches du système, là  où le critère de légalité n’a pas encore été défini.
En synthèse, la conclusion que je tire de toutes ces analyses est la suivante : la mafia peut parfois jouer le rôle de l’organisation-pirate vis-à-vis du capitalisme mais, puisqu’elle n’y a aucun intérêt, elle le fait uniquement de façon involontaire. La vraie organisation pirate au contraire est animée par une volonté de promouvoir sa vision de la normalisation. Ce sont donc dans leur finalité et leur rapport aux normes que résideraient les distinctions majeures entre ces deux types d’acteurs. Bien plus que dans la délimitation de leurs champs d’opérations (territoires, zones grises), ou dans leur caractère illégitime ou illégal, ou encore dans la contextualisation de leur développement (le lien entre croissance mafieuse et degré de puissance de l’Etat). Qu’en pensez-vous ?

1 comment:

  1. De notre point de vue, la contrefaçon n'est pas un territoire (a fortiori, elle n'est donc pas une "zone grise") mais une modalité d'appropriation de la valeur générée par d'autres au sein d'un territoire. Pour qu'il y ait contrefaçon, il faut qu'il existe une norme la définissant, l'interdisant et la sanctionnant. En particulier, il ne peut y avoir de contrefaçon sans l'existence préalable de marques déposées, donc de droits de propriété clairement définis. Par conséquent, nous préférons parler de contrefaçon en lien avec des territoires déjà normalisés - des zones blanches plutôt que grises.

    Concernant l'origine de la mafia, notamment de Cosa Nostra, restons prudents, car les preuves historiques sont minces. L'ouvrage de Jean-François Gayraud, "Le Monde des Mafias" (eds. Odile Jacob), donne une troisième version des faits, qui représente selon lui "la thèse la plus communément admise": "En opposition avec le pouvoir de Naples, les riches propriétaires terriens de [Sicile] se seraient appuyés sur des compagnies de gardes privés leur permettant de réprimer les nombreuses révoltes paysannes. ces gardes se seraient enrichis et auraient conquis leur autonomie, pour ensuite créer Cosa Nostra" (p.68). On retrouve bien ici l'idée d'une Mafia qui se développe là où l'Etat est faible et ne parvient pas à maintenir son monopole sur la violence légitime. Toujours à propos des mafias italiennes, l'auteur ajoute: "Là où l'Etat-providence est défaillant, une mafia-providence produit du travail et alloue des ressources".
    Plus généralement, écrit Gayraud, "l'activité de base d'une mafia est l'offre de protection contre rémunération", c'est-à-dire l'extorsion. "Une mafia semble alors combler les vides d'un Etat absent, faible ou décrédibilisé dans une mission en principe fondatrice" (p.213).

    Mais, encore une fois, restons prudents: Cosa Nostra n'est pas la N'Drangheta, et les mafias iatliennes ne sont pas les Triades. Ces différentes organisations sont nées dans des contextes différents. Toujours est-il qu'aujourd'hui, elles ont des activités similaires: environ la moitié de leur chiffre d'affaire provient d'activités illégales (extorsion, contrefaçon, trafics d'armes, de filles, de drogue) et l'autre d'activités "vitrine" permettant de blanchir l'argent (restauration, transport maritime, hôtellerie, construction). Et toujours avec le même fil conducteur: le monopole de la violence sur un territoire délaissé par l'État. Dans son ouvrage "Mafia Export" (Eds. Actes Sud), Francesco Forgione montre d'ailleurs très bien comment des circonstances affaiblissant temporairement et localement un État sont souvent à l'origine d'une colonisation mafieuse: chute du mur de Berlin, reconstruction de la Bosnie après la guerre, ou plus prosaïquement, lorsque que se produisent inondations ou tremblements de terre.

    Merci à Philippe Véry pour cette éclairage passionnant sur les différences entre mafia et piraterie.

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