Jan 13, 2011

Organisation pirate vs. organisation maffieuse, par Philippe Véry

J’ai trouvé votre ouvrage à la fois intellectuellement stimulant et passionnant. D’autant plus stimulant que je travaille avec mon collègue Bertrand Monnet sur des acteurs faisant partie du monde capitaliste, à savoir le crime organisé : mafias, cartels, guérillas dégénérées... Traditionnellement considérées comme des organisations dédiées aux trafics illicites (drogues, armes, êtres humains…), nos recherches sur le terrain tendent à montrer que de tels acteurs, motivés par un objectif d’enrichissement (ou d’accumulation de rentes) sont bien plus insérés dans l’économie légale qu’on veuille le croire. D’une part, certaines organisations s’insèrent dans les arcanes de l’Etat, en témoigne le lien avéré entre mafia italienne et responsables politiques du pays il y a quelques années. D’autre part, ces organisations développent 3 principales stratégies traduisant leurs interaction avec le monde économique légal : la prédation de ressources vis-à-vis des entreprises (extorsion, vol, espionnage, prise d’otages…), le parasitisme (adossement des trafics illicites et des circuits de blanchiment sur l’organisation logistique des entreprises), et la compétition (contrôle d‘entreprises,  contrôle de marchés…). Notons au passage que les organisations terroristes développent ces mêmes stratégies afin de financer leurs activités à visée idéologique.
Revenons à votre ouvrage : vous évoquez, décrivez, situez l’organisation pirate, mais évitez toute référence au phénomène mafieux. C’est pourquoi j’aurais aimé recueillir votre point de vue sur deux questions :
-          Considérez-vous les mafias comme des organisations-pirates ?
-          Si oui, qu’est-ce qui les distingue ou les rapproche des pirates des mers ou pirates informatiques ?

Réponse des auteurs (cliquez sur le lien)



Cher Philippe,
Merci pour cet éclairage passionnant. Les questions que vous nous posez reviennent souvent dans le débat, et nous ne sommes probablement pas suffisamment clairs à ce égard dans l'ouvrage. De notre point de vue, organisations pirates et organisations maffieuses constituent deux catégories distinctes, et ce à plusieurs niveaux. L'organisation pirate s'inscrit avant tout dans l'illégitimité et croît lorsque les Etats souverains cherchent à imposer de nouvelles normes (et un critère de légalité qui n'existe pas encore) au sein d'un territoire émergent, que nous qualifions alors de "zone grise du capitalisme" (les mers, les ondes, le Net, l'ADN). L'organisation maffieuse, elle, nous semble être du ressort de l'illégalité: elle agit là où les normes (y compris légales) existent déjà, elle ne les conteste pas publiquement mais se contente de les violer pour capturer de la valeur économique. Une stratégie classique de l'organisation maffieuse consiste à nier sa propre existence ("La maffia? Mais de quoi parlez-vous?") alors que l'organisation pirate, qui revendique une cause publique, cherche à se rendre visible afin de diffuser une vision alternative de la normalisation d'un territoire. Par conséquent, alors que la maffia a tendance à proliférer (discrètement) lorsque la souveraineté de l'État est faible, l'organisation pirate au contraire se renforce (visiblement) au moment où l'État souverain s'affirme comme une puissance incontournable. Plus généralement, on remarque que les pirates contestent l'État alors que les maffias cherchent avant tout à l'infiltrer, comme vous le notez justement dans votre ouvrage. Nous n'excluons pas la possibilité d'alliances locales et temporaires entre pirates et maffieux (qui parfois s'allient aussi temporairement avec l'État), mais cette possibilité ne doit pas masquer la différence fondamentale qui existe entre ces deux catégories d'acteurs. De même, les uns et les autres peuvent parfois recourir à la violence (tout comme l'État), mais ce recours n'est pas nécessaire et ne semble pas constituer un attribut consubstantiel à l'existence de ces deux types d'organisations. Merci, en tous cas, pour votre travail important qui explicite le fonctionnement d'un certain nombre d'organisations qui pullulent, dans l'ombre, depuis que le capitalisme existe, et que beaucoup considèrent à tort comme un simple "accident du système", alors que leur permanence et le volume des flux économiques qu'elles brassent semblent indiquer qu'elles représentent beaucoup plus que cela.

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