Dec 7, 2010

Interview d'un journaliste autour du cas Wikileaks

Afin de poursuivre le débat, nous avons interviewé un journaliste de la presse écrite française, également blogger invétéré, à propos de l'affaire Wikileaks. Interview avec celui qui se fait appeler "le Chafouin" - et que nous remercions pour ses analyses:


L’OP : Pour Umberto Eco, l'affaire Wikileaks est "un scandale apparent, un scandale qui n’apparaît comme scandale que devant l’hypocrisie qui régit les rapports entre les Etats, les citoyens et la presse". Les révélations, pour la plupart, n'en sont pas. Alors pourquoi les médias acceptent-ils de jouer le jeu? Cela ne contribue-t-il pas finalement à rendre légitime l'action de Wikileaks? Ou à réduire la frontière qui existe entre la presse et la presse à scandale?

Le Chafouin : Jusqu’à présent, Wikileaks avait fait du bruit sans passer par les médias traditionnels, ou malgré eux. Ceux-ci avaient tenté de raccrocher le wagon et déjà, lors des dernières révélations sur l’Irak, le quintet Guardian/Le Monde/New York Times/El pais/Der Spiegel avait travaillé avec la société de Julian Assange, mais en aval. Cette fois-ci, la méthode a changé et le partenariat s’est soudé en amont : ce sont les médias traditionnels qui ont dicté leur mode de fonctionnement à Wikileaks, qui s’est borné à jouer le rôle de « source », d’un banal « informateur » donc. Wikileaks n’a publié que les informations sélectionnées, vérifiées et analysées par ces médias. C’est très bon pour le site, qui devient « crédible » aux yeux de M. Toutlemonde, et en même temps, celui-ci perd le rôle de moteur et a été très critiquée dans la communauté des geeks et des supporteurs de l’open-data, qui en veulent à Wikileaks de n’avoir publié qu’une très faible partie des 250 000 télégrammes promis.



Quant aux médias, ce genre d’affaire est inespérée pour eux : cela fournit un feuilleton pour plusieurs semaines, et des gains importants en terme de vente, et de visiteurs internet. On a pu remarquer que Le Monde a soigneusement égrainé ses infos au fil de cette semaine, selon des thèmes décidés conjointement avec les quatre autres membres du quintet de luxe. Le journal a aussi habilement réservé l’essentiel des infos pour sa version papier, histoire de rentabiliser le scoop au maximum.
Peu importe que l’info soit de qualité ou pas, finalement : elle est lue, c’est tout ce qui compte. Admettons malgré tout qu’il y a quelques bonnes infos dans le flot d’idioties sur le caractère de untel ou untel : il est assez savoureux par exemple de voir les Français raconter leurs stratégies pour faire libérer Clotilde Reiss, et leurs méthodes de manipulation de la presse. Même si on se doute que le pouvoir agit de la sorte, le lecteur est toujours content d’avoir l’impression d’accéder à ce qui se passe en coulisses.
Pour finir, il est assez cocasse de voir que majoritairement, les autres grands médias français ont plutôt condamné la méthode Wikileaks. Tout simplement parce qu’eux n’en ont presque rien retiré : ils étaient contraints de reprendre une à une toutes les bonnes infos du Monde… Leur positionnement est donc purement opportuniste.

L’OP : Wikileaks cherche à rendre visible ce qui est caché (ou plutôt à rendre légitime le fait que ce qui était caché jusqu'à présent devienne visible). C'est également une revendication des cyberhackers qui dévoilent le code de certains softwares protégés par des copyrights. Wikileaks est-elle une organisation pirate, comme le laisse entendre Umberto Eco? Si oui, qui est réellement piraté dans cette affaire et avec quelles conséquences pour le fonctionnement des médias?

Le Chafouin : Umberto Eco qualifie plutôt Wikileaks de chevalier blanc qui voudrait surveiller l’Etat pour équilibrer la relation entre le citoyen et le pouvoir, qui est largement déséquilibrée puisque les moyens de technologie moderne rendent très facile la surveillance à tout instant de tout un chacun. Eco se trompe à mon sens en estimant que ces moyens techniques permettent également à tout citoyen de surveiller l’Etat. En l’occurrence, la thèse qui prévaut, c’est qu’un militaire américain, qui avait les codes nécessaires pour entrer dans le système, aurait copié ces informations pour les donner (ou les vendre ?) à Wikileaks. On n’est donc pas dans le cadre d’un piratage utilisant des méthodes extraordinaires ou modernes, mais dans celui d’une banale fuite comme il y en a chaque semaine dans le Canard Enchaîné. La différence tient juste, à mon sens, à la masse des informations et à leur portée, mondiale en l’espèce.

L’OP : Wikileaks annonce pour début 2011 des révélations fracassantes, et un scandale de la dimension d'Enron, à propos du fonctionnement d'une grande banque dont le nom est tu pour l'instant. Ces révélations, si elles se confirment, auront-elles un statut différent de celui des annonces faites ces derniers jours? Pourquoi?

Le Chafouin : Ces révélations, si elles se confirment, prendront bien sûr une toute autre dimension : d’abord, elles seront bien plus universelles, tout le monde se sentira concerné, dans un contexte de crise mondiale. Elles pourraient gêner les gouvernements, si elles créent une onde de choc financière, mais elles pourraient aussi servir de levier à ceux-ci, dans le contexte du G20, pour prendre des mesures répondant à ces révélations. Et ainsi se présenter comme des champions de la moralisation du capitalisme. Ce peut être parfait pour Nicolas Sarkozy, par exemple, qui ne cesse de vouloir endosser ce costume.
Par ailleurs, ce type de révélations correspondrait plus à ce qu’on attend de Wikileaks : être un contre-pouvoir. La diplomatie est nécessairement un monde feutré, fait de secrets, et les relations entre Etats ne peuvent s’établir au grand jour. En revanche, tout le monde attend une transparence de la part du monde bancaire. Il n’y aura donc pas grand monde pour critiquer d’éventuelles révélations de Wikileaks sur ce thème. Enfin attendons de voir car il peut aussi s’agir d’un gros coup de bluff de Julian Assange.

N.D.L.R: Le Chafouin a déjà posté un article sur son blog à ce sujet.

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