Nov 2, 2010

Philosophie et théorie de l'organisation

Quelques questions me viennent après avoir lu L'Organisation pirate, je vous les pose...
 
Le quatrième chapitre, qui présente L'Anti-Œdipe, pourrait (peut-être) souffrir d'un problème dont souffrent d'ailleurs la plupart des livres d'introduction à Deleuze & Guattari, à savoir qu'il parle du livre de D&G « en deleuzo-guattarien ». Cela déborde même ce chapitre puisque la définition que vous donnez du capitalisme (p. 30) est exprimée en concepts deleuzo-guattariens : « formation – texture – flux ».

Le problème qui en résulte me semble double : 1°/ didactique, d'abord, puisque vous proposez un résumé d'une œuvre, dans le langage technique de cette même œuvre, et ce, alors que l'innovation de D&G est d'ordre principalement conceptuelle ; 2°/ heuristique, ensuite, puisque le raccrochage donne davantage l'impression d'une citation de cette œuvre philosophique que de son « replantage » dans un sol scientifique.

Dans les deux cas, c'est, me semble-t-il, une question de « traduction ». C'est-à-dire, pour le dire vite, que je ne sais pas vraiment si ça peut convaincre, d'un côté, les lecteurs qui ne pigeraient pas bien ce que vous dites quand vous parlez cette langue barbare qu'est le deleuzo-guattarien, et, d'un autre côté, les techniciens des sciences sociales, qui se demanderont sans doute comment utiliser ces pages – que je trouve par ailleurs bien inspirées – dans leur propre pratique scientifique. Certes, l'exercice, sorte d'équilibrisme théorique, est difficile, car parfois la vulgarisation s'avère plus ardue que la science elle-même. Mais ce qui m'intéresse dans ce message est justement la question du « replantage » de la théorie philosophique.


Ce livre, de ce point de vue, me paraît hybride – cela n'étant pas dit négativement, puisque c'est souvent le genre de livres qui me plaît le plus. Mais l'on peut se demander d'où vient cette hybridité : n'est-ce pas du fait qu'il s'agit, non d'un « traité scientifique », mais d'un « essai », qui, comme souvent les essais, fait fond sur l'autorité et la légitimité, de la science sans en apporter les garanties formelles et matérielles. (C'est, par exemple, ce que certains reprochent encore aujourd'hui à Jean Baudrillard : de n'avoir pas écrit en tant que sociologue, mais davantage comme un essayiste, voire un « nouveau moraliste »).

En l'occurrence, mon approche des sciences sociales est peut-être un peu idéaliste, au sens de scientiste ou positiviste ; mais : si c'est bien un modèle théorique que vous voulez concevoir dans L'Organisation pirate, comme j'ai cru le comprendre, (et non pas, notamment, faire du Pirate un « personnage conceptuel » comme l'est en philosophie le Schizo, Zarathoustra ou le Sceptique), quels sont les points d'ancrage de ce modèle avec le « réel » ? En gros, je vous pose une question, concernant le soubassement épistémologique de L'Organisation pirate, qu'on pourrait, pour parler comme Michel Foucault, formuler ainsi : « D'où parlez-vous ? », depuis quel lieu théorique ? Quel est le rapport entre théorie philosophique et théorie scientifique – théorie des organisations en l'occurrence ? A quoi ressemble le paradigme des sciences de l'organisation pour que le concept de CsO puisse, par exemple, lui être utile ? Et aussi, comment vérifie-t-on tout ça ? Je ne conteste pas que les idées de D&G puissent être utiles aux sciences sociales, bien sûr, je demande comment elles peuvent l'être – et l'être en évitant un « saut théorique », et sans faire d'elles non plus un argument d'autorité. Ces questions épistémologiques ne pouvaient évidemment être thématisées dans le livre, mais elles pourraient l'être ici. On a, en tout cas, l'impression de participer à l'élaboration à une idée créative et intéressante en lisant L'Organisation pirate, et c'est très enrichissant pour le lecteur. Merci à vous.

Jean Lequoy



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Réponse des auteurs


1er résultat Google pour CsO
Le chapitre sur Deleuze et Guattari n'a pas d'autre objectif que l'approfondissement de la réflexion sur le capitalisme comme formation sociale. Le propos sur le corps sans organes et le schizo comme limite externe du capitalisme est à la fois descriptif (il s'agit de présenter succinctement certains aspects du discours de D&G) et critique (il s'agit de montrer qu'en identifiant le schizo comme limite du capitalisme, il est difficile de penser son évolution, puisque le schizo ne parvient jamais à se reterritorialiser, à l'inverse de l'organisation pirate, qui existe également sous forme corsaire). En quoi présenter une œuvre en utilisant (une partie de) la terminologie de ses auteurs est-il un problème ? - surtout lorsque l'objectif est de poursuivre la réflexion à partir de cette oeuvre. D'ailleurs, il est très exagéré d'affirmer que les termes "formation", "texture" ou "flux" sont deleuzo-guattariens. Le concept de flux, par exemple, est un terme pivot de l'économie politique depuis (au moins) les écrits mercantilistes du 16ème siècle (D&G ne prétendent pas l'inventer, ils le reprennent et lui donne de l'ampleur car il est pertinent pour leur analyse). Au passage, l'image du "corps" traversé par des flux (économiques) est également une trouvaille des mercantilistes (mais eux considéraient encore que ce corps avait des organes). Voir par exemple le "Traicté de l'oeconomie politique" de Montchrestien (1615), et les analyses de R. Hinton (1955) sur la pensée mercantiliste dans 'The mercantile system in the time of Thomas Mun' (Econ. Hist. Rev.).

Comme l'ouvrage le précise dès le départ, le propos ne s'inscrit pas dans une discipline en particulier (philosophie, économie ou autre). Nous assumons ce choix qui nous fait néanmoins courir le risque d'être critiqués (au sens noble du terme) de manière disciplinaire: le philosophe de formation ne trouvera pas son compte dans le propos sur D&G, l'économiste rejettera l'ancrage historique donnée au capitalisme, l'historien trouvera cela abscons de traiter simultanément de piraterie en mer et de cyberhacking, etc. Ceci dit, ce traitement pluridisciplinaire nous permet de connecter entre eux des phénomènes et des concepts qui l'ont rarement été par le passé - précisément à cause de ce sacro-saint ancrage disciplinaire, dont nous avons décidé de faire fi dans cet ouvrage (avions-nous d'ailleurs le choix, étant donné le projet?). Par conséquent nous n'avons rien à "replanter": pour filer la métaphore, nous nous contentons "d'arroser", en espérant que ça pousse.

Le propos d'ensemble s'inscrit dans la tradition des théories évolutionnistes en sciences sociales, même si cet aspect est peu formalisé. Rien à voir avec D&G, donc - mais qui dit évolution dit rétention sélective de variations introduites dans un environnement, et c'est là l'organisation pirate-corsaire intervient comme limite interne (poreuse) du capitalisme - finalement, D&G resurgissent par derrière, mais avec un corps plein d'organisations. Nous pensions que les nombreux exemples détaillés dans le livre suffirait à ancrer ce propos dans le réel - peut-être avons-nous échoué si cet ancrage n'est pas visible. Enfin, discuter de la "testabilité" des idées développées dans l'ouvrage requerrait une très longue réponse, probablement très technique. Par exemple, il faudrait discuter de l'endogénéité qui plomberait certainement les estimations d'un modèle économétrique visant à prédire la croissance d'une population particulière d'organisations pirates (e.g., les cyberhackers) à partir de données sur l'intensité de la normalisation produite sur un territoire souverain (que l'on pourrait mesurer en analysant la production législative de tel ou tel Etat). Mais est-ce bien la peine  de rentrer maintenant dans ce genre de détails - alors même que l'ouvrage ne se fixe pas pour objectif premier de développer des hypothèses empiriques, qui seraient sûrement rébarbatives pour le lecteur? Ceci dit, le fait de nous poser ces questions légitimes ouvre de nouvelles perspectives (cela produit des variations, en quelque sorte) qui nous aideront beaucoup dans notre réflexion concernant la suite à donner à L'Organisation Pirate. Un grand merci, donc.

 

4 comments:

  1. Je reviendrai volontiers sur les points critiques que j'évoquais en question mais le plus important me paraît la seconde partie de mon propos, d'ordre épistémologique. (Mon 5° point montre que je vous suis plus que j'en ai l'air, mais « c'est le jeu ».)

    1°/ Des exemples, même nombreux, peuvent-ils ancrer un modèle dans le réel ? Pourrait-on dire, alors, p. ex., que le modèle proposé par D&G est moins ancré dans le réel parce qu'il cite moins d'exemples ? C'est intéressant parce que la philosophie en général n'aime pas trop les exemples.
    Je ne discute pas, en revanche, de la testabilité des hypothèses empiriques du livre, mais de celle de ses hypothèses théoriques. La définition du capitalisme, p.30, (qui comme énoncé et non comme amas de concepts me paraît improbable dans la bouche d'un mercantiliste du XVIe s.) peut-elle être validée, et ce, autrement que philosophiquement ? (Quoique « valider philosophiquement » un énoncé, ça veut pas dire grand-chose, mais bon je pose pas que des questions dont je pressens la réponse non plus.)
    Enfin, pour poser une vraie question, je redemande : comment envisagez-vous le lien entre philosophie et sciences sociales ? (C'est lié à la question sur les exemples). Je demandais vraiment à ce que vous le thématisiez, ce lien, puisque vous l'avez fait dans L'Organisation pirate, et pas seulement pour le plaisir de parler, comme on pourrait croire...

    2°/ Pour mémoire, Rabelais a un usage du terme de « flux » au XVIe s. que je me dois de rappeler : « Ceulx qui auront le flux de ventre iront souvent à la selle percée. » (Prognost. Pant., 3, cité par Littré).

    La suite, ensuite...

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  2. A première vue, il me semble effectivement très probable qu'un argument théorique pouvant être illustré par de nombreux exemples apparaisse plus "ancrée dans le réel" qu'un propos avec lequel il est difficile de mettre en parallèle des faits observables (en tous cas, dans le domaine des sciences sociales, et à partir du moment où l'on parvient à s'entendre sur une définition suffisamment consensuelle du "réel").
    La philosophie en général n'aime pas les exemples, c'est vrai. Mais cela a-t-il encore un sens de parler de "philosophie en général"? L'éthique, une branche de la philosophie, raffole des exemples. L'épistémologie, idem. La philosophie analytique produit elle-aussi beaucoup d'exemples. La métaphysique, un peu moins. Ces différents courants se parlent assez peu. Les philosophes se spécialisent de plus en plus. Du coup, parler "en général" du rapport entre sciences sociales et philosophie est devenu délicat et peut-être un peu trop ambitieux. Que peut-on attendre d'une telle discussion, sinon des généralités, des banalités, et des simplifications réductrices? (un peu comme dans une dissertation dont le sujet porterait en général sur "la liberté et l'égalité", ou "la vie et la mort"). Il nous semble plus intéressant d'aborder la question en multipliant les perspectives. Par exemple, quel rapport entre économie (une science sociale) et éthique (une branche de la philosophie)? L'économiste doit-il prendre en compte la dimension éthique dans l'élaboration d'une théorie? Autre exemple: le rapport entre sociologie et épistémologie. Quand un sociologue hypostasie "la société" ou lorsqu'il fait de "la classe sociale" un agent actif du changement, de quoi parle-t-il? Quelles conceptions du réel sont compatibles avec l'idée qu'il existe quelque chose comme "une classe sociale" qui influe sur le cours des choses? Avec quelles conséquences sur notre manière de tester nos théories?
    Quant à la question de savoir si l'on peut "valider" une définition (celle du capitalisme, par exemple), la réponse est non. Une définition est un point de départ qui n'a pas à être validé. Certains points de départ sont plus intéressants que d'autres, parce qu'ils permettent d'aller plus loin. L'autre jour, un philosophe définissait ainsi le capitalisme dans une émission télé: "le capitalisme c'est l'abolition de la gentillesse". Clairement, avec ça, on ne va pas très loin (mais bon, c'était une émission télé, et je décontextualise, c'est un peu facile comme procédé mais c'est simplement pour illustrer). Poser une définition, c'est tracer une ligne autour d'une catégorie de phénomènes. Je peux décider d'étudier la catégorie des organisations dont le nom commence par la lettre "C" (Coca-Cola Company, Cosa Nostra, le Club de Bridge du 15ème arrondissement, etc.), mais à quoi bon? De même, si je dis simplement "le capitalisme c'est la concurrence" ou "le capitalisme c'est la propriété privée", ai-je vraiment isolé une catégorie pertinente de phénomènes? Nous pensons que non.
    Last but not least, Rabelais aurait-il inventé le concept de coupure-flux?

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  3. OK, merci, cette réponse me paraît très pertinente. Je mets tout de même la suite de mon interrogatoire :

    3°/ « En quoi présenter une œuvre en utilisant (une partie de) la terminologie de ses auteurs est-il un problème ? ». Ma question était plutôt : en quoi présenter une œuvre (philosophique) en n'utilisant que sa terminologie est-il un problème ? Et je mentionnais 2 problèmes liés : un didactique et un heuristique. Mais bon, je suis peut-être le seul à qui ça pose ces problèmes...

    4°/ Détail : le Schizo se reterritorialise bien – comme le Pirate-Corsaire donc –, puisqu'il n'y a jamais de mouvement de déterritorialisation sans mouvement inverse de reterritorialisation (L'Anti-Œdipe, p.307 : « ...l'envers et l'endroit d'un même processus »). Reste à savoir si, pour D&G, il ne le fait que forcé par œdipianisation, voire schizo-analyse ; on verra ça.

    5°/ Cela dit, l'intuition me paraît extrêmement juste : le Pirate peut tout à fait remplacer « sur le bord interne du capitalisme » la fonction-Schizo – et c'est tout à l'honneur de ce livre que de l'avoir théorisé. Le Schizo a même un côté un peu trop « biographique », à mon goût, dans L'Anti-Œdipe (d'ailleurs Deleuze les aimait pas du tout, les vrais schizos, il en avait peur). Cela signifie qu'il reste un travail philosophique important à faire dans ce sens – d'où toutes ces questions que je vous pose impunément (bah... c'est ma façon de pirater le site, après tout).

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  4. Certes, déterritorialisation et reterritorialisation vont généralement de pair, un peu comme Dupont et Dupond - mais dans le cas du schizo cela fonctionne un peu différemment, c'est pourquoi D&G voient là la limite externe du capitalisme:
    "le schizo, il en donne plus, il ne se laisse pas axiomatiser non plus, il va toujours plus loin avec des flux décodés, au besoin avec pas de flux du tout, plutôt que de se laisser coder, plus de terre du tout, plutôt que de se laisser territorialiser" (cours à Vincennes du 16/11/71).

    Autre détail, mais qui a son importance: le Pirate ne peut pas remplacer le Schizo à la limite du capitalisme - mais l'Organisation Pirate le peut. Nous ne remplaçons pas un personnage conceptuel par un autre. Nous cherchons à comprendre comment la variation normative est générée et sélectionnée au cours du temps dans les sociétés capitalistes. Et nous ne croyons pas aux super-héros: aucun individu à lui tout seul n'a la capacité de produire une fonction d'enregistrement pour une nouvelle routine normative. Une organisation, elle, en est capable (cf. les travaux en économie évolutionniste, dans la lignée de Nelson et Winter). En somme, la dimension psychanalytique, située au niveau de l'individu, nous intéresse finalement assez peu dans cette histoire (pas de pirato-analyse en vue, donc).
    Deleuze avait peur des vrais schizos? Un détail croustillant peut-être? Les blogs en raffolent!
    Merci encore pour ces éclairages - continuez à "pirater" ce site autant que vous voulez!

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