Nov 26, 2010

La "fin de l'histoire" donne le cap

Messieurs, quelques questions, particulièrement sur ce qui se dessine dans les derniers chapitres du livre.
 
Une des (nombreuses) dimensions de votre livre est celle qui croise « le roman d'anticipation », plus en fait à mes yeux qu'une ligne prospectiviste (peut-être n'est-ce que le reflet de ma sensibilité, et vous opterez pour l'étiquette prospectiviste…). Grosso modo vous repérez un certain nombre d'invariants au sein d'une évolution qui engage (une partie de) la complexité du monde. Ces invariants vous permettent à la fois un état des lieux, et une projection qui, pour de nombreux lecteurs, pourrait ne relever que de la pure Science-Fiction. Là où d'autres s'arrêtent (la fin de l'Etat-nation) votre histoire semble commencer – j'entends par là que le présent tel qu'identifié par vous s'enracine dans ce constat de la fin de l'Etat-nation. « Pour la première fois dans l'histoire, le processus évolutionniste guidant la trajectoire du capitalisme risque de recouper la notion même d'évolution des espèces. La jonction potentiellement explosive qui réunirait deux processus qui jusqu'alors évoluaient en parallèle pourrait provoquer un retournement de nombreuses normes que nous tenons pour acquises. Ainsi, paradoxalement, la normalisation du vivant  pourrait rendre superflue la normalisation territoriale : au lieu de faire appel à l'Etat pour produire le territoire physique qui convient au développement des espèces, il se pourrait que des organisations puissent alternativement produire le vivant en fonction d'une géographie déjà là. »

Ma question sera double : 1. Pourriez-vous distinguer activement votre approche/conclusion d'un certain prophétisme très en vogue en ce moment ?
2. Vous évitez par contre très clairement le répertoire de l'apocalyptique, et finalement celui de l'utopie : « Tandis que les utopies caractérisent des espaces agencés, centralisés, et paisibles où l'esprit s'élève à mesure que le corps exulte, l'organisation pirate promet peu. Ou plutôt elle propose un monde sans utopie, en mouvement constant, jamais isolé, jamais centrique, pour toujours contingent et temporaire. » Pendant qu'un Badiou tente de libérer le communisme de la figure de l'Etat, qui le hante à mon humble avis de façon nécessaire, vous semblez frayer une alternative qu'il serait bon de développer à mes yeux.

Voilà, j'ajoute que ce sont des remarques en passant, et que j'ai vraiment trouvé d'une rare intelligence votre ouvrage, et, beauté de la chose, ne reniant pas l'imagination et le désir.


Thomas Heller

2 comments:

  1. Merci pour ces remarques et questions, auxquelles nous n'avons pas à proprement parler de réponse, mais que nous souhaitons commenter. A propos de (la fin de) l'État, il faudrait nuancer: 1/ ce qui nous intéresse c'est plus la notion d'État souverain que celle d'État-Nation; 2/ nous ancrons notre analyse dans l'observation des mouvements de contestation de la souveraineté par l'organisation pirate. Nul besoin d'essayer de prédire l'avenir à cet égard, il suffit d'écouter le présent. Pas plus tard que ce matin, le porte-parole du ministères des Affaires Etrangères déclarait que "la divulgation [par Wikileaks] de documents classifiés du Département d’État constitue une atteinte à la souveraineté des États". Une atteinte qui, dans un genre un peu différent et pour d'autres raisons, fait manifester pas mal d'Irlandais ces jours-ci. Les États, semble-t-il, sont poussés à reconfigurer leur souveraineté suivant deux modalités possibles: relative indépendance vis-à-vis des autres Souverains mais dépendance accrue aux "organisations du milieu" - par exemple certaines entreprises (cf. la Suisse, les Bahamas, etc.); ou bien en subsumant leur souveraineté au sein d'une ensemble régional ou mondial (cf. les États fortement intégrés à l'Union Européenne ou dépendants du FMI). Plus que la fin de l'Etat, c'est la fin de la souveraineté moderne qui semble se profiler.
    Au plaisir de vous lire encore prochainement

    P.S: c'est vrai qu'il y a beaucoup d'ouvrages de SF bien sentis qui s'intéressent aux mutations à venir du capitalisme... et qui parfois ont vu juste (disons, à horizon 20-60 ans). Quel serait votre Top 5 et pourquoi?

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  2. Oui, je suis allé beaucoup trop vite et me suis ruer sur l'Etat-nation, votre réponse me satisfait tout à fait.
    J'ai sans doute aussi trop insister sur la notion de fiction, floutant une différence précieuse pour toute pratique scientifique, pas très judicieux de ma part.
    Quant à votre question, j'y répondrai très prochainement, même si je suis loin d'être spécialiste, mais je vais m'y essayer. En tout cas, merci pour votre réponse.

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