Oct 31, 2010

les pirates: homines saceri du capitalisme?

A la question "Si vous aviez à choisir une phrase du livre? "qui vous est posée sur le site lechoixdeslibraires.com, vous avez répondu  "l'organisation pirate comme renégat nécessaire du capitalisme".
Dans quelle mesure liez-vous le concept d'"homo sacer" d'Agamben avec votre travail: "les pirates comme homines saceri du capitalisme".
Je ne sais pas si vous n'avez pas fait le rapprochement ou s'il s'agit d'une occultation volontaire.
S'il s'agit d'une occultation volontaire, je serai curieux d'en connaître les raisons.
PS: Très bonne idée de lier un groupe que j'ai plaisir à découvrir et la sortie de ce livre.

Au plaisir de lire vos réactions et/ou celles de vos lecteurs,

Julien ROUSSEAU
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Réponse des auteurs

Cher Julien


Merci pour cette remarque et l’intérêt porté à l’ouvrage (et à la musique qui va - bientôt - avec). Effectivement la référence à l’homo sacer pourrait sembler évidente, mais son occultation est volontaire, et ce pour plusieurs raisons:
  1. notre niveau d’analyse est l’organisation pirate, et non le pirate en tant qu’individu. Le concept d’homo sacer s’appliquant à l’individu, chez Agamben comme dans le droit romain, il nous a semblé judicieux de ne pas l’employer dans un contexte organisationnel pour éviter toute confusion.
  2. en simplifiant un peu, l’homo sacer désigne un individu exclu juridiquement que l’on peut tuer sans pour autant commettre un homicide. En face d’un homo sacer, chacun dispose en quelque sorte de la même license to kill qu'un super-agent de la CIA. A quelques rares exceptions près, les pirates opérant au sein des organisations dont nous parlons dans l’ouvrage n’ont pas de statut comparable à celui d'homo sacer. Là encore, nous avons donc choisi d’éviter toute confusion et avons opté pour un terme (i.e., renégat) plus en accord avec les faits historiques dans lesquels nous ancrons notre propos (le terme de renégat est utilisé historiquement pour désigner des pirates et des corsaires ayant renié un système de valeurs religieuses ou nationales).
  3. bien souvent, dans les exemples développés dans l’ouvrage, l’organisation pirate exploite stratégiquement l’hétérogénéité des normes existant d’un territoire souverain à l’autre. La couronne anglaise met à prix les têtes de telle ou telle équipée pirate ? Qu’à cela ne tienne, ces deniers se feront corsaires au service d’un autre souverain. Le statut d'homo sacer est donc une punition toute relative lorsque les différents souverains en présence n’arrivent pas à s’entendre sur l’établissement d’une même liste noire. Aussi, comme nous l’expliquons dans l’ouvrage, l’organisation pirate entretient un lien très fort avec l’organisation corsaire, puisque ce sont souvent les mêmes individus qui passent de l’une à l’autre au cours de leur vie. Là encore, donc, l’exclusion juridique apparaît toute relative, en plus d’être réversible. Le concept d’homo sacer renvoyant à une réalité bien moins fluide que cela, il nous a semblé trop pesant par rapport à ce que nous voulions exprimer.
  4. je crois me souvenir que le concept d’homo sacer a été utilisé pour caractériser certains terroristes internationaux. Or, nous tenons absolument à distinguer l’organisation pirate de l’organisation terroriste (et de l’organisation maffieuse). La distinction entre ces trois formes organisationnelles n’est pas très approfondie dans l’ouvrage, mais elle le sera prochainement, probablement à l’occasion d’un article et de présentations orales de l’ouvrage. 
  5. au final, invoquer le concept d’homo sacer chez Agamben ne nous a pas semblé opportun. Toutefois, dans le livre, nous discutons en détail les arguments d’un fin connaisseur d’Agamben, Daniel Heller-Roazen, qui fut notamment l’éditeur et le traducteur de l’ouvrage d’Agamben évoqué dans la remarque ci-dessus (Homo Sacer: Il potere soverano e la vita nuda). Son dernier livre paru en français s’intitule justement – quel hasard ! – L’ennemi de tous : le Pirate contre les Nations. Tout ça pour dire que la remarque de Julien Rousseau a complètement tapé dans le mille.

4 comments:

  1. Détail : le pluriel d'homo sacer est, si je n'ai pas perdu mon latin, homines sacri. Soit dit sur la forme, parce que, quant au fond, j'attends aussi la réponse des auteurs.

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  2. Echange de boulets entre pirates de la pensee,
    Une autre maniere de se renifler le derriere?

    http://www.amazon.fr/Lennemi-tous-pirate-contre-nations/dp/2020993406

    "De la cité antique au monde contemporain, une continuité se constate: le pirate s'impose comme l'adversaire illégitime par excellence, un antagoniste indigne de tous ces droits que l'on accorde aux combattants reconnus. D'où le statut particulier que revêtent les opérations militaires menées contre de tels ennemis universels. Qu'elles visent des bandits ou des barbares, des partisans ou des terroristes, ces guerres ne respectent pas les règles d'affrontement politique et policier. "

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  3. En effet, si une seule phrase suffit pour conceptualiser 25 siècles d'histoire de la piraterie, à quoi bon lire deux livres avant d'en déduire qu'ils disent la même chose ?

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  4. Tu ferais mieux de les lire, les livres, sinon tu resteras éternellement le dindon de la farce éditoriale.

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